En rachetant l’ancien Hôtel Saint-James & Albany, face aux Tuileries, Pharrell Williams s’est offert bien plus qu’un futur palace : une adresse auréolée d’une légende dorée, celle du général La Fayette et de la reine Marie-Antoinette. Il y a juste un détail que les récits enchantés oublient de préciser. Le lieu où cette histoire s’est vraiment déroulée n’existe plus : il a été rasé en 1830. Enquête sur l’une des plus savoureuses méprises du patrimoine parisien.
- 🎤 Le contexte · Pharrell Williams a racheté l’ancien Saint-James & Albany, 202 rue de Rivoli, pour en faire un palace cinq-étoiles.
- 📜 La légende · l’adresse se targue d’un lien avec le mariage du général La Fayette (1774) et une visite de Marie-Antoinette.
- 🔍 La réalité · ce mariage s’est tenu à l’hôtel de Noailles voisin, entièrement démoli en 1830.
- 🪧 Le twist · la plaque commémorative a été déplacée de quelques portes jusqu’au bâtiment actuel, qui n’a aucun lien avec les Noailles.
- 🏛️ Le vrai bâtiment · l’ancien hôtel de Boullongne, un authentique hôtel particulier du XVIIIe siècle.
Une légende trop belle pour être vraie
Poussez la porte du 202 rue de Rivoli et l’on vous racontera volontiers une belle histoire. Ici auraient vécu les Noailles, ici le jeune marquis de La Fayette se serait marié, ici la reine Marie-Antoinette serait venue en visite. Une plaque « Histoire de Paris », ce fameux panneau en lave émaillée que la Ville appose sur ses lieux de mémoire, est même fixée non loin de l’entrée pour attester de ce passé glorieux. De quoi séduire le plus blasé des voyageurs · et le plus ambitieux des investisseurs.
Le problème, c’est que cette histoire n’a jamais eu lieu entre ces murs-là. Les faits sont réels ; l’adresse, elle, est la mauvaise.
L’hôtel qui a disparu
Le véritable théâtre de cette histoire s’appelait l’hôtel de Noailles. Bâti dès 1687 pour Henri Pussort, oncle de Colbert, il fut racheté en 1711 par Adrien-Maurice de Noailles, maréchal de France, qui lui donna son nom et en fit l’un des plus vastes hôtels particuliers du quartier. C’est bien là, dans sa chapelle, que le 11 avril 1774 le jeune La Fayette épousa Adrienne de Noailles, alors âgée de quatorze ans. Un mariage d’aristocratie au cœur d’un Paris qui, quinze ans plus tard, basculerait dans la Révolution.
Mais l’hôtel de Noailles n’a pas survécu au XIXe siècle. Jugé encombrant, morcelé, il fut entièrement démoli en 1830 pour laisser place au percement urbain. De ce palais aristocratique, il ne reste aujourd’hui que des dessins et des plans, précieusement conservés au musée Carnavalet.


Le mystère de la plaque baladeuse
Alors, comment une plaque célébrant les Noailles s’est-elle retrouvée devant le Saint-James & Albany ? Tout simplement parce qu’elle a déménagé. Après la destruction de 1830, le panneau commémoratif a été déplacé de quelques portes vers l’est, jusqu’au 211 rue Saint-Honoré · l’entrée arrière de l’actuel hôtel. Le souvenir, lui, est resté accroché au mur ; l’édifice qu’il évoquait, non.
Résultat : des générations de visiteurs, de guides et de brochures ont associé à ce bâtiment une histoire qui s’est déroulée chez le voisin, aujourd’hui disparu. Une confusion que les archives du musée Carnavalet, avec leurs dessins de la démolition, suffisent à lever. La plaque a voyagé · l’Histoire, elle, est restée sur place, dans le vide laissé par l’hôtel rasé.
Ce que Pharrell Williams a vraiment acheté
Faut-il en conclure que le futur palace de Pharrell Williams est bâti sur du sable ? Au contraire. Le bâtiment actuel possède sa propre histoire, bien réelle : c’est l’ancien hôtel de Boullongne, un authentique hôtel particulier élevé au XVIIIe siècle et attribué à l’architecte Michel Tannevot, dont les façades sont inscrites au titre des Monuments historiques. Sa cour-jardin, rare survivance verte au cœur du 1er arrondissement, est un trésor en soi.

C’est ce bâtiment que l’agence Valode et Pistre transforme en un cinq-étoiles d’environ 106 chambres et suites. Autrement dit, Pharrell Williams n’a pas acheté une légende empruntée, mais un vrai morceau de Paris · simplement, pas tout à fait celui que raconte la plaque. On vous détaille le projet dans notre article consacré au futur palace de Pharrell Williams.

Notre regard
Paris est une ville de strates, où les légendes se superposent aux pierres · et où, parfois, la plaque survit au palais qu’elle célèbre. L’histoire du Saint-James & Albany est un délicieux rappel que, dans la capitale, même les souvenirs déménagent. Pharrell Williams s’apprête à y écrire un nouveau chapitre · sur des fondations très anciennes, quoique légèrement rebattues. La plus belle des adresses, au fond, est peut-être celle qui assume ses vraies histoires plutôt que les jolies fables.





